Les Dégenreuses

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Les femmes au soleil et les hommes à leur place

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Quand je pense à toutes les formes que peut prendre la misogynie : du vulgaire machisme aux pires mutilations en passant par l’enfermement ou le harcèlement, je me retrouve souvent abasourdie et interloquée. Quand j’y suis confrontée directement je reste tiraillée entre la rage qui me sert la gorge et l’envie de comprendre.

Quand je lis les commentaires sur les articles féministes et que certains hommes se lancent dans les menaces de mort et de viol, je me demande « non mais qu’est-ce qui a bien pu se passer dans la vie de ce cher monsieur pour qu’il en vienne à écrire un truc pareil ? ». Et même simplement à le penser.

Bref, qu’est-ce qui dans la vie d’un individu, dans l’histoire de nos sociétés, fait qu’on en arrive là.

J’te déteste si j’ai envie

Alors je me demande comment naît la haine en général. La rancune, la jalousie, la suspicion… Tout ça survient lorsqu’un autre nous a pris, possède ou menace de nous prendre ce qu’on voudrait faire sien ou garder pour soi : l’affection d’un proche ou d’une communauté, le poste de n+1 et la grande maison avec piscine, porche, Porsche et jardin qui va avec, bref : notre place au soleil. Il y a une super expression qui traduit bien ça en français : « en vouloir à quelqu’un ». Et un super mot aussi : « l’envie » qui avant d’être un méchant péché capital et une méchante chanson de Johnny était un parfait synonyme de « haine ». Alors qu’est-ce que les hommes peuvent bien vouloir aux femmes ?

Mater semper certa est

L’anthropologie a apporté quelques éléments de réponses. Ce que les hommes veulent aux femmes c’est peut-être la certitude. La certitude quant à la filiation. Et bien oui, parce qu’en matière de filiation « la mère est toujours certaine » : certaine que l’enfant est d’elle mais surtout certaine qu’il est ou non de son conjoint. Je dirais même plus : seule la mère est certaine ; le conjoint en question et le reste du monde peuvent espérer tout ce qu’ils veulent, ils n’en sauront jamais rien. La nature n’est donc pas si bien faite. Elle est même profondément et radicalement injuste puisqu’elle introduit ce qu’on pourrait appeler une « asymétrie d’information » entre hommes et femmes, une inégalité fondamentale face à la filiation, un déséquilibre –en faveur des femmes. Et il faut croire que ça fait un moment que ça turlupine l’humanité l’homme cette histoire : l’adage qui veut que, contrairement à celle du père, « l’identité de la mère est toujours connue » nous vient tout droit de l’Antiquité.

Ces hommes qui en veulent aux femmes. – Ou comment soigner le mal

Selon certains anthropologues les comportements misogynes seraient donc un moyen de pallier cette injustice. Les hommes (ces grands ingénieurs !) ont imaginé tout un tas de petites solutions sympas pour rééquilibrer les rôles ou tenter de supprimer l’incertitude.

Prenez le machisme. Le macho, complexé par l’importance qu’a prise sa toute-puissante « Mama », travaille à se convaincre – lui et les autres – que c’est mieux d’avoir un zizi, que les rôles h/f doivent être bien définis et que quiconque met en danger cette définition, mérite une bonne correction. Ensemble les machistes se construisent leur place au soleil : petits bastions, « backyard », et autres chasses gardées. Les hommes au fumoir et les femmes à la cuisine, c’est bien connu. Sinon c’est toi « la folle » : hystérique ou « tafiotte ».

A l’échelle de la société, ce besoin de compenser l’injustice originelle a pu donner naissance à certaines formes de patriarcat. Le but de cette organisation de la société, fondée sur la détention exclusive de certains pouvoirs par les hommes, serait donc de donner aux hommes un rôle susceptible de rétablir l’équilibre. Le patriarcat peut s’exprimer de plusieurs façons, plus ou moins indolores pour les femmes. En Inde, par exemple, la crémation c’est-à-dire (en gros) ce qui permet la réincarnation, est un acte traditionnellement réservés aux fils tout comme le culte des ancêtres en Chine est confié aux hommes. On comprend la logique : la femme fait venir au monde, l’homme en fait sortir, la femme « donne la vie », sur Terre, et l’homme la (re)donne au ciel. Pour compenser le rôle de mère, on réserve aux hommes « le rôle de poser les actes symboliques qui permettent d’accéder à la vie éternelle ». Il faut reconnaître à cette forme de patriarcat une certaine beauté.  Les sociétés ont inventé ici une magnifique solution au problème de la filiation. Un joli pied-de-nez à Dame Nature ! Une réponse bien trouvée, et tout en symboles.

En fait, les choses deviennent vraiment moches quand on cherche non pas à rétablir l’équilibre mais à supprimer le déséquilibre originel. Quand les hommes ont pensé supprimer l’incertitude sur la filiation au lieu de la pallier. Puisque seule la femme était certaine, il fallait que les hommes eux aussi soient sûrs et certains… quels que soient les moyens. Au rayons des méthodes qu’on a inventées pour gérer le doute sur la paternité, vous trouverez : le culte de l’abstinence et de la virginité, l’enfermement , les appareils de chasteté mais aussi les mutilations comme l’excision ou autre infibulation visant à s’assurer que la chère et tendre épouse ne ressentira jamais l’envie d’aller voir ailleurs (quelle compréhension de la psychologie humaine !) ou qu’un phallus étranger n’ira pas se mettre à la place de celui du conjoint.

Now what

Qu’est-ce qui dans l’histoire du l’humanité a fait qu’on en est arrivé là ? Une injustice originelle, une inégalité de certitude qui veut que les hommes nagent en eaux troubles quand les femmes peuvent garder les pieds sur la terre ferme. La misogynie serait une réaction à cette injustice de départ. Cette interprétation est une des explications possibles de la misogynie ; elle n’est probablement ni la seule ni la meilleure mais elle semble plutôt cohérente et plausible.

C’est ainsi que je me retrouve, au bout de mes pensées, au bord de ma réflexion. Mais alors un méga bord, avec rien en dessous, rien d’autre que le vertige. Est-ce que je viens de justifier ces pratiques dégueulasses ? Est-ce que je viens de donner raison au « cher monsieur » du début ? C’est moi ou je suis en train de dire que c’est comme ça, on n’y peut rien et faut bien que la gente masculine trouve un moyen de se faire une place

Non. Non. Non. Parce que ces comportements on peut les expliquer, sans pour autant les légitimer. Ça nous avance à quoi de les expliquer alors vous me direz ? A montrer qu’on pourrait faire autrement. Par exemple : comme dans les sociétés matrilinéaires, on pourrait considérer que, puisque l’identité du père n’est pas «certaine», le mari a moins d’autorité concernant l’éducation des enfants que la mère et sa fratrie. Hm… ou alors : on On fait des bébés avec des pipettes et on les fait grandir 9 mois dans des éprouvettes !

Ou sinon on fait comme dans n’importe qu’elle autre situation incertaine : on croit. Car c’est dans le doute qu’on peut, et qu’il faut croire. Face l’incertitude, on accepte, on parie, on fait confiance, on se fie à… Bref : on « s’attache à changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde » et on prend le risque de croire que l’autre ne se jouera pas de nous. La confiance, c’est quand même plus fort que le ressentiment. Plus « homme » comme diraient certains. Plus besoin alors de définir des rôles, plus besoin de compenser, plus besoin de séparer.

Je vous invite à partager ma place au soleil.

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4 réflexions sur “Les femmes au soleil et les hommes à leur place

  1. Article intéressant et bien renseigné ! J’ai appris beaucoup de choses. En revanche je suis pas bien sûr d’avoir compris la morale, du moins le propos. Certains hommes seraient donc misogyne par vengeance ? Qui plus est une vengeance « naturelle » ou sens de biologique ? Il me semble que c’est ce qui est sous entendu dans cet article, et je trouve ça un poil déterministe voir réducteur pour mon genre !

    • Bonjour, je te transmets la réponse de Crockus :
      Merci pout ton message et tes questions O’shovah, ça me force à préciser un peu ma pensée =).
      En fait je préfère vraiment le mot « envie » à celui de « vengeance ». Parce que dans « vengeance » il y a « préméditation » : ce lui qui veut se venger mijote son mauvais petit plat et attend que l’heure soit venue de le manger froid. La vengeance est une obsession ; on est forcément conscient de vouloir se venger. Alors qu’à mon sens l’envie est bien moins volontaire ou assumée. Dans la vengeance on rend les coups : tu m’as fait mal, je te tape. Œil pour œil, dent pour dent. Et c’est lui qu’a commencééé ! Pour l’envie c’est un peu l’inverse : un beau jour on se prend en flagrant délit de haine et on se demande ce qu’il a bien pu se passer. Et un autre jour on finit par mettre le doigt sur ce qu’on voulait à l’autre exactement. C’est une réaction aussi, mais plus complexe parce que née dans l’inconscient.
      Pour ce qui est du déterminisme : j’ai écrit que la misogynie peut s’expliquer par une injustice fondamentale. Mais c’est cette injustice qui est d’ordre biologique. Les réactions qui en découlent, elles, sont psychologiques. Or la psychologie c’est justement le petit « je ne sais quoi » qui fait que l’Homme échappe à la nature et au déterminisme. Face à l’injustice naturelle, la misogynie n’est donc qu’une réaction possible. Une réaction parmi beaucoup beaucoup beaucoup d’autres, plus ou moins belles mais toutes aussi contingentes.
      La morale c’est donc que la misogynie a sans doute ses raisons mais que les misogynes ont tort. Personnellement je crois en l’humanité et je suis persuadée que les Hommes peuvent et valent beaucoup mieux que ça. Mieux que ça en l’occurrence c’est la confiance et le partage =)
      J’espère que j’aurais répondu à tes questions

      • Merci d’avoir transmis la réponse Red ! Merci à Crockus d’avoir précisé sa pensée, qui me semble dorénavant plus claire et moins déterminante ; )

  2. j’ai souvent réfléchi sur cette obsession des hommes pour le contrôle des femmes. En ce qui concerne notre mentalité occidentale, je pensais que c’était dû à notre volonté de rendre notre pays toujours plus riche et plus puissant. Cette notion s’inspire de la Grèce antique : les hommes guerriers, conquérants, s’assuraient la soumission des femmes car elles seules pouvaient mettre au monde la nouvelle génération. La mère endoctrinée enseignait la « féminité » aux filles et le père apprenait la chasse, le sport, l’art du combat à son fils. Cela se faisait également par le biais d’un tiers (un maître pour les garçons ou une parente pour les filles).

    En somme notre point de vue est patriarcal car il considère qu’il s’agit de la meilleure façon de développer une société au fort potentiel économique et militaire. Les femmes sont donc soient des trophées en vue d’assurer la masculinité du mâle, ou des mères (la sacro-sainte mère) en vue d’assurer la nouvelle jeunesse.

    Donc je n’étais pas loin de ton approche, finalement le patriarcat à pour origine la main-mise sur le contrôle de la reproduction de l’espèce. Les femmes sont ainsi mises en rivalité entre elles, encore aujourd’hui une fille qui ne veut pas de gosse est dénigrée (surtout par d’autres femmes), et leur vie s’effectue en fonction de l’homme. Et tout ceci je pense dans le but d’établir une société « efficace ».

    Enfin je reviens sur ceci : les hommes compensent leur incapacité à créer la vie par une faculté de gérer la mort, l’au-delà, le spirituel. Je trouve cette notion plus équilibrée, et pas nécessairement patriarcale, car on ne va pas voler leur pouvoir aux femmes. Bien sûr le patriarcat l’a instrumentalisé, mais je trouve qu’il s’agit d’une juste compensation par rapport à l’injustice de ne pas donner la vie, sans empiéter sur ce pouvoir des femmes.

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