Les Dégenreuses

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Remember Me – Un personnage féminin aux commandes

10 Commentaires

Ce vendredi 7 juin, une nouvelle héroïne débarque dans nos bacs de gameuses et de gameurs. Nilin, c’est la nouvelle née d’un studio à ses débuts et qui en a connu de difficiles pour donner vie à Remember Me. Principalement, dit-on, dues à une certaine réticence du milieu à accepter qu’un personnage principal féminin puisse remporter un succès efficace. Petit retour sur les péripéties de Nilin et les promesses qu’elle nous réserve.

DONTNOD aurait-il entrevu son avenir au moment de décider de son nom ? En effet, le palindrome du joueur de mot Alain Damasio – le directeur narratif et co-fondateur du studio mais aussi et surtout brillant écrivain – clin d’œil à Caracole, semblait promettre le refus de ces interlocuteurs [ndlr, « don’t nod » en anglais peut être traduit par « ne salue pas », « n’approuve pas »].

nilin_rememberme_face

C’est à peu près au moment de l’affaire Lara Croft de Game Blog qu’on entend parler de Nilin dans la sphère 2.0. Après un entretien avec le directeur créatif de DONTNOD, Jean-Maxime Moris, Penny Arcade en publie des extraits, mettant ainsi en avant le sexisme dont le jeu en projet aurait été la victime. Celui-ci, en effet, peinait à trouver un éditeur. La raison ? Son héroïne est une femme, et le jeu étant à un stade de développement bien trop avancé pour changer son sexe, les géants de l’industrie avaient préféré lâché l’affaire, malgré l’intérêt suscité par le jeu en lui-même. Jean-Maxime Moris et son équipe aurait ainsi essuyé plusieurs refus qui se justifiaient par l’affirmation suivante :

Et bien, nous ne désirons pas éditer votre jeu pare qu’il n’aura pas de succès. Il ne peut pas avoir d’héroïne dans les jeux vidéo. Ce doit être un héros, c’est aussi simple que ça.

Une idée qui peut étonner et qui semble pourtant très répandue dans l’industrie du jeu vidéo. Rien que le titre d’un précédent article « Games with exclusively female heroes don’t sell (because publishers don’t support them) » [ndlr, « Les jeux dont les héros sont exclusivement des femmes ne se vendent pas (parce que les éditeurs ne les supportent pas)] de Ben Kuchera de Penny Arcade met en avant le problème de manière très claire.

Dans une interview accordée à Penny Arcade, Geoffrey Zatkin, directeur d’exploitation de l’EEDAR (cabinet d’études californien spécialisé dans les jeux vidéo), explique qu’en concentrant leurs regards sur les jeux de console de dernière génération où le sexe prenait une certaine importance (jeux d’action, RPG et FPS), ils se sont aperçus tout d’abord que les joueuses et joueurs pouvaient choisir de jouer un personnage féminin dans près d’un jeu sur deux.

infographie_female_character_repartition

En fait, la vraie surprise les attend du côté des ventes. Les jeux où un personnage de sexe masculin détient le rôle principal se vendent mieux, et c’est particulièrement vrai pour les jeux où il n’y a pas la possibilité du tout d’incarner un personnage féminin, qui se vendent quasiment deux fois plus que les jeux où le PJ est une femme.

Conclusion : les jeux qui donnent le choix du genre sont mieux notés que ceux dont le héros ne peut être que de sexe masculin, mais ces derniers sont presque les seuls à atteindre le top des ventes. Alors, pourquoi prendre le risque de perdre des ventes en ajoutant la possibilité de jouer un personnage féminin ?

Mais creusons un peu plus loin… si les jeux à personnage féminin se vendent moins, c’est qu’ils bénéficient de moitié moins de budget dédié au marketing. Les éditeurs tueraient ainsi dans l’œuf de potentiels succès, considérés comme destinés à un marché de niche. D’autre part, semble solidement ancrée dans l’esprit des marketeurs l’idée qu’un jeu dont l’unique héros est une héroïne et destiné au marché de masse ne peut pas se vendre, notamment sur le marché des consoles. Quelque chose qui s’apprête à changer depuis la sortie du dernier Tomb Raider qui a entraîné des ventes record ?

Je ne peux pas m'empêcher de leur trouver un air de ressemblance.

Je ne peux pas m’empêcher de leur trouver un air de ressemblance.

Dans l’ensemble, les critiques semblent bonnes : un gameplay pas encore parfait, une histoire jugée riche (enfin, pas par tous) et au premier abord, pas d’intérêt démesuré pour les atouts féminins de Nilin. Mais finalement – et quittes à critiquer les critiques – l’héroïne de Remember Me est loin de passer au travers des remarques classiques et fait l’objet des habituels jeux de mots.  Dans son test, Gamekult  ne manquera pas de comparer Nilin a « une bonnasse en jean moulant » et d’enchaîner sur la platitude du scénario : « il n’y a guère que le cul de l’héroïne a avoir un tant soit peu de relief« . Nilin n’échappera pas non plus à Gameblog (« Si Neo-Paris est charmant, Nilin l’est tout autant. La belle était une chasseuse de souvenir […].« ). Combien de fois faudra-t-il le répéter ?

Alors qu’on aurait pu voir dans Remember Me le jeu qui a vaincu le sexisme, Videogamer le considère comme « un pas en arrière pour les femmes dans les jeux vidéo » où « Nilin est à la fois demoiselle en détresse et agneau sacrifié pour le bien de tous qui sera seulement la complice d’une dystopie capitalistique produite par la science des hommes  » car contrôlée par des personnages de sexe opposé et redoutant le combat (« ce dont aucun héros masculin ne se serait jamais plaint« ).

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D’aucuns s’accorderont sur le fait qu’il s’agit d’un choix courageux et innovant. On espère en voir d’autres du même acabit, peut-être plus réussis (mais ne peut-on tout simplement pas pardonner les faux pas des jeunes premiers ?). Quant à la question « avancée ou régression » des femmes dans les jeux vidéo, Remember Me n’a pas la prétention de se revendiquer féministe et a surtout soulevé en mars la question du sexisme des équipes de production dans le milieu vidéoludique. Et ça, c’est une chose dont on peut féliciter Nilin.

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Auteur : borderblue

Elfe invocatrice, accesoirement étudiante en Marketing & Communication. Rôliste et MJ à ses heures perdues. Amatrice de MMORPGs au point d'être GM, de littérature (de qualité littéraire, j'y tiens) fantasy, fantastique et parfois SF, de cases et de bulles d'ici et d'ailleurs. Nippophile et adoratrice de Nintendo. Geek depuis Sonic et la MegaDrive. Féministe avant même de le savoir.

10 réflexions sur “Remember Me – Un personnage féminin aux commandes

  1. Dommage pour l’héroïne, même s’il se murmurait depuis des mois que Remember Me ne changerait pas la donne.
    En revanche, une chose : d’où sort cet automatisme qu voudrait qu’un jeu avec un personnage féminin principal dispose de moitié moins de budget marketing ? Je pense que le cas de Tomb Raider suffit à contredire cette idée, pas pour ses ventes, mais bien pour son énorme promotion.
    Du reste, je comprends vraiment pas pourquoi les éditeurs sont refroidis à l’idée d’un personnage féminin, quand on sait que Tomb Raider est une des saga les plus populaires de l’industrie…

    • L’étude sur lequel se base notre source date de 2009, avant la sortie du dernier Tomb Raider donc. D’autre part, Tomb Raider est UN grand jeu et ne suffit sans doute pas à remonter la moyenne et les chiffres de l’étude, celle-ci portant sur un nombre de jeux relativement important. Etant donné la réputation d’EDAAR, je pense qu’on peut se fier à leurs chiffres.

  2. Tristes constats…

    Si un jour vous avez l’occasion, je vous conseille un jeu (un peu ancien maintenant, puisque datant de 2006) que j’ai finalement reconnu comme un jeu « féministe » après réflexion. A savoir, « Dreamfall », le second opus de la saga « The Longest Journey ».

    Une femme pour héroïne, de nombreux personnages majeurs féminins, dans des rôles qui ne mettent pas en avant leur physique, mais bien leurs compétences. Le jeu se paye même le luxe d’avoir des personnages masculins dans des rôles bien souvent réservés à des femmes.

    Bref, à chaque fois que j’y ai joué, ça a vraiment été un plaisir de ne pas croiser les éternels clichés sexistes presque inhérents à la plupart des jeux vidéos…

    La suite (et fin) devrait sortir l’année prochaine, et ça me ferait vraiment plaisir qu’elle soit réussie, et qu’elle rencontre le succès qu’elle mérite. Histoire de faire un pied de nez à ces développeurs misogynes.

    Une dernière chose… Le fait que le studio qui le développe soit norvégien y est peut-être aussi pour quelque chose…

    • Merci pour ce conseil vidéoludique ! On ne manquera pas de tester Dreamfall : The Longest Journey et on fera particulièrement attention à la sortie de son successeur 😉

      • Mieux : dès le 1er épisode (TLJ) sorti en 1999, plusieurs personnages du jeu sont homosexuels.

        TLJ et Dreamfall sont des jeux exceptionnels, malheureusement Dreamfall se termine en queue de poisson et les fans de la série attendent la suite depuis presque 10 ans… Attente qui va bientôt se terminer heureusement !

        Pour ceux qui sont intéressés, le créateur du jeu a répondu il y a quelques temps aux questions des utilisateurs Reddit : http://www.reddit.com/r/IAmA/comments/189al6/i_am_ragnar_t%C3%B8rnquist_creator_of_the_longest/

      • je viens de me rendre compte que d’autre personne avant moi on conseillé fortement cette saga
        ca me fait plaisir d’un coté et d’un autre je me sent un peu cruche de vous en avoir parlé alors que ca a déjà fait bha ca permettra d’en remettre une couche apres tout j’ai vu aucune citation de cette saga dans divers article seulement dans les commentaires ^^

  3. Quand j’ai vu les premières images promo de Remeber me j’ai pensé au Major Kusanagi de Ghost in the shell (coupe de cheveu, partie du corps artificiel, implant cervical).
    Dans l’inconscient collectif les personnages d’un oeuvre marquante dans un genre donné (cyberpunk) ont tendance à se retrouver cloner (en partie tout du moins) dans les créations futures.

    Pour ce qui est du Marketing des JV, ce qui se vend le plus se sont les suites.
    Et vu que la majorité des sagas ont des héros masculins.
    Il faudrait voire la différence de budget marketing entre une nouvelle license et un poids lourd avec un héros « mâle » dans les deux cas.

    Soit-dit en passant, une saga comme Final Fantasy ne s’est pas moins vendu quand le personnage principal est une femme. Je parle de FF13.

    Un assassin creed sur console de salon avec une femme assassin ne se vendra t-il pas autant que ces prédécesseurs ?

    • Intéressant point de vue !
      En effet, un budget plus conséquent est sans doute attribué aux jeux ayant déjà fait leurs preuves par le passé, et là, le sexe du personnage principal n’aurait plus une si grande importance !

  4. Actuellement, les personnages féminins ne fonctionnent que dans les séries dont le succès n’est plus à faire, et il me semble que comparer quelques jeux avec des personnages principaux féminins à la masse de jeux avec des personnages principaux masculins est un peu « hypocrite ».

    Heureusement, non, 100% des jeux qui sortent n’ont pas héros masculin. Mais même quand il y a le choix entre le sexe (je pense à Baldur’s Gate, KotoR, ou encore Mass Effect, mais il y en a certainement plein d’autres), les campagnes de pub sont bien souvent centrées sur l’idée d’incarner un personnage masculin… (les campagnes de Mass Effect sont très parlantes à ce titre).

    Que ce soit au niveau du sexisme, mais même d’autres choses (scénario, archétype du héros, mode de jeu, etc.), il y a une certaine sclérose dans le domaine des gros éditeurs vidéo-ludiques. Il serait grand temps qu’ils en sortent, sous peine de quoi ils seront bientôt écrasés par ce que les joueurs trouveront par d’autres biais (comme par exemple les kickstarters).

    • Je ne peux qu’approuver. Pour en revenir aux campagnes de jeu promouvant un personnage mâle… je n’ai su que quand on m’a montré vraiment le jeu que Mass Effect pouvait se jouer avec un personnage féminin. Et ce n’est pas faute d’avoir regarder trailers, tests et vidéos impliquant ce jeu !

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